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14-18 : l'Ain dans la Grande Guerre

Il y a cent ans, la 1ère guerre éclatait. Dans l’Ain, rien qu’en 1914, 2 120 hommes y laisseront la vie. Que reste t-il de cette Grande Guerre ? Des récits, des monuments, des objets… Un héritage commun que les descendants de ces combattants, et les historiens exhument inlassablement.

Récit – Albert Ernest Joly ou le destin contrarié d’un jeune impatient

Albert naquit le 7 mars 1895.

Il aurait du être mobilisé en décembre 1914 comme tous les jeunes gens de sa classe d’âge. Il en fut autrement.

Ses parents, Joseph et Marie née Prost habitaient Corgenon à Buellas. Lui était à l’origine boulanger jusqu’à voir plus grand en 1909 pour s’installer à Bourg-en-Bresse, rue Lalande, et faire tourner l’hôtel de la Poste.

 

L'établissement familial.

L’établissement familial.

 

Enfance radieuse ? Lui seul le sut, mais une ombre plana l’année de ses douze ans quand il perdit précocement son frère aîné, Marcel Léon.

Albert étudia à l’institution Carriat (futur et ex collège Amiot) où l’atelier de menuiserie avait ses faveurs. Il y confectionna une chaise qui lui a survécu. Il fit la connaissance d’une bonne amie, Louise Langlois, une Catherinette domiciliée au 20 rue Lalande, qui resta fidèle à son blondinet aux yeux bleus, malgré sa disparition prématurée, et continua à fréquenter assidument la famille Joly.

Il a sans doute donné un coup de main à la petite entreprise familiale, une véritable ruche avec son hôtel pour les travailleurs en pension et les clients de passage, son café-restaurant mué en repaire des postiers voisins en faisant ainsi un de ces lieux où circulent toutes les nouvelles, une boulangerie pour l’aliment de base du quotidien.

 

Albert ne souhaitait pas succéder à son père.

Albert ne souhaitait pas succéder à son père.

Mais Albert ne goûtait guère les lits douillets couverts et les édredons. Il rêvait d’autres commerces ouvrant les horizons en cette Belle Epoque quand la chance souriait toujours aux audacieux et hommes entreprenants.

 

 

Il part découvrir l’Allemagne juste avant la guerre

C’est ainsi qu’à 16 ans, il répondit à l’appel du large … outre-Rhin ! Il faut bien un début à tout…

Un long hiver 1911-1912 dans les contrées allemandes à Meisenheim, village de Rhénanie proche de Bad-Kreuznach, il y fut accueilli dans la famille de Karl qu’on désignerait aujourd’hui par le terme de correspondant.

Une carte envoyée de Meisenheim (Allemagne)en 1912.

Une carte envoyée de Meisenheim (Allemagne)en 1912.

 

Dans des lettres à ses « chers parents », il leur fit part de ses impressions sur ce peuple avec qui il avait passé les fêtes de Noël et du Nouvel An, expérience dont il déduisit que « les Allemands ne savent pas du tout s’amuser ».

Il ajouta « maintenant que les bagatelles sont traitées, arrivons aux choses plus graves, les Postes ou le Commerce ? ».

Le mystère se désépaissit, son père considérait que passer l’examen de postier serait une marque de promotion sociale. Albert n’osait pas lui désobéir mais n’en faisait qu’à sa tête, accrochée à son rêve d’explorateur du commerce.

Le lundi 7 juillet 1913, il poussa la porte de la Mairie de Bourg-en-Bresse, s’engagea volontairement pour trois ans puis rejoignit le jour même le 23e de ligne à la caserne Aubry.

Avait-il l’intention d’embrasser la carrière militaire ? Rien ne l’indique. Il fit consciemment le choix de devancer de deux ans son incorporation, une fois encore pour fuir ce désaccord persistant avec son père.

 

 

Les choses sérieuses commencent

Albert était contrarié mais sans rompre le cordon, il continuait à écrire de longues lettres à ses parents.

En juin 1914, manœuvre au camp Valdahon, pas de train ou de camion au départ de Bourg, il a fallu marcher de longues étapes dont il garda un souvenir cuisant. Il suffisait de quelques instants de répit un dimanche de repos pour qu’Albert fila découvrir le pays à Pontarlier ou Morteau.

Personne ne s’imaginait alors que le 1er août à 11h54, son 1er bataillon du 23e RI allait quitter la gare de Bourg direction Remiremont, en train cette fois-ci, la guerre n’attend pas.

Une très courte lettre le 2 août, « rien de grave encore ».

5 août à 21h50, ordre donné au régiment de se tenir prêt à partir à tout moment, orage violent, le ciel craquant sur les Vosges en contrecoup de la chaleur diurne.

Le 7 août à 4h30, près de 2 500 hommes, 140 chevaux et 40 voitures franchirent la frontière. Albert avait eu le temps d’écrire ses dernières lettres, elles résonnent comme un testament. « Une dernière fois, je veux vous demander de me pardonner si je vous ai causé du chagrin dans certains moments. Je ne chercherai pas à expliquer ma conduite, sachez bien seulement que je croyais être dans mon bon droit ».

 

 

 5 jours seulement…

9 août, après la trop facile libération de Mulhouse, l’armée allemande lança une puissante contre-attaque contre les divisions françaises dispersées dans la plaine d’Alsace parsemée de soldats exténués par les marches forcées sous un soleil de plomb.

La 2e compagnie prise à partie dans la matinée par les cavaliers des 3e et 6e Chasseurs allemands, la 9e compagnie appelée en renfort pour reformer la ligne près du village d’Illzach.

A 17 heures, la contre-attaque se mua en offensive sur toute la largeur du front. Débordé, le 1er bataillon résista trois longues heures : une éternité sous les obus et la mitraille. L’ordre de repli fut lancé, beaucoup d’hommes restèrent sur le champ de bataille, personne ne savait alors ce qu’il advint d’eux.

La famille à Bourg reçut des nouvelles dans une lettre envoyée le 22 août par un camarade de régiment, Albert a été blessé et fait prisonnier.

Son père était également sous les drapeaux malgré ses 46 ans, il avait rejoint le 2 août la 7e section territoriale de COA (commis ouvriers d’administration).

Ses affaires n’en furent pas moins délaissées et il eut maille à partir avec les autorités militaires quand il s’invita dans le bureau d’un capitaine pour que les chevaux du Train des équipages déguerpissent des écuries de l’hôtel de la Poste, çà nuisait au commerce et ce type de réquisition se mettait la population à dos !

Pas commode le paternel, mais ces tracas furent bientôt dérisoires … la messe était dite quand le Courrier de l’Ain publia le 20 septembre un avis à la mémoire d’Albert Joly.

Des funérailles sans corps, grièvement blessé le 9 août, il décéda aux mains des Allemands, qui l’inhumèrent sur place et adressèrent plus tard à la France sa plaque d’identité militaire dans une petite boîte.

 

La fameuse "petite boîte".

La fameuse « petite boîte ».

La plaque d'identité militaire d'Albert Joly.

La plaque d’identité militaire d’Albert Joly.

 

"Adieu à tous. ne regrettez pas ma mort. J'aurai rendu service à mon pays" : les derniers mots de l'ultime lettre du brave soldat Joly.

« Adieu à tous. ne regrettez pas ma mort. J’aurai rendu service à mon pays » : les derniers mots de l’ultime lettre du brave soldat Joly.

 

 

 De l’hôtel de la Poste à la rédaction de Voix de l’Ain

Cent ans sont passés. L’hôtel des Postes est devenu l’espace culturel Albert Camus.

 

L'hôtel de la Poste abrite aujourd'hui la rédaction de Voix de l'Ain.

L’hôtel de la Poste abrite aujourd’hui la rédaction de Voix de l’Ain.

L’hôtel de la Poste du père Joly a subi bien des transformations, il vit désormais au rythme de la rédaction de la Voix de l’Ain dans la fièvre de l’imminence de ses bouclages hebdomadaires.

Quant à Albert, son souvenir reste vivace grâce à l’opiniâtreté de Michel Curial.

Il a reconstitué son parcours de vie, a effectué avec son épouse début août 2014 un pèlerinage mémoriel sur les traces de son oncle, à Meisenheim où ils ont rencontré des descendants de Karl, à Saulxures-sur-Moselotte où le 23e RI fut cantonné pour sa veillée d’armes, au col d’Oderen une fois franchi pour dévaler dans la vallée de la Thur et ressentir l’imminence du danger, à Pfastatt-Lutterbach enfin, tombeau des illusions d’une rapide reconquête de l’Alsace, fosse commune pour Albert et cent trente de ses compagnons d’infortune, jusqu’à ce qu’ils furent déplacés en 1920 dans la nécropole nationale d’Altkirch où ils reposent encore.

 

Joly Albert compres

Michel Curial, neveu d’Albert Joly.

Que Michel Curial soit remercié de nous avoir fait partager son émouvante histoire familiale, pièce supplémentaire au puzzle de notre patrimoine commun.