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14-18 : l'Ain dans la Grande Guerre

Il y a cent ans, la 1ère guerre éclatait. Dans l’Ain, rien qu’en 1914, 2 120 hommes y laisseront la vie. Que reste t-il de cette Grande Guerre ? Des récits, des monuments, des objets… Un héritage commun que les descendants de ces combattants, et les historiens exhument inlassablement.

Photo animée : dans la malle de Justin Gruatton

Elle a du rester longtemps dans un coin de grenier la malle de Justin Gruatton.
A l’intérieur, quelques objets, des documents administratifs et militaires et des lettres échangées… Maigre mais précieux héritage, qui permet à ses petits enfants : Marie-Jo Jantet, Michel, Henri et Pierre Jacquiot, d’en apprendre un peu sur la guerre de leur grand père (voir par ailleurs).

L’occasion de mettre à profit ces quelques souvenirs pour imaginer ce que pouvait être l’équipement type d’un Poilu en 1916.

 

 

 

Henri Justin GRUATTON  : deux ans d’un « popotier » chez les Territoriaux

 

Il est né le 16 avril 1877 à Saint-Maurice-de-Rémens dans le canton d’Ambérieu (Ain), fils de Joseph et de Virginie Léontine née MASSON épouse GRUATTON.

De taille moyenne (1m66), cheveux châtains et yeux gris, son front est haut, son nez fort et sa bouche petite dans un visage ovale au menton rond.

Cultivateur à Saint-Maurice comme ses parents, il y passe l’essentiel de son existence, hormis une année de service militaire de novembre 1898 à octobre 1899 au 44e régiment d’infanterie de Lons-le-Saunier, puis deux périodes d’exercices en tant que réserviste en 1904 et 1907 au 133e régiment d’infanterie de Belley.

Avec le consentement de sa mère et sans son père décédé, il épouse le 19 février 1904 Marie Françoise GOBIN, une fille de son village.

Léontine Amélie nait de cette union le 29 mars 1910.

 

Mobilisé de la première heure

Mobilisé comme tant d’autres en 1914, il arrive le 14 août au 56e régiment d’infanterie territoriale de Belley, affecté sans délai à la défense du camp retranché de Belfort jusqu’à son déploiement en octobre dans les Vosges alsaciennes pour la durée de la guerre.

Il intègre la 1ère section de la 6e compagnie et devient cuisinier en novembre 1914.

 

 

Dans la malle, cette carte à l'effigie du 56e RIT, 6e compagnie, 1er section.
Dans la malle, cette carte à l’effigie du 56e RIT, 6e compagnie, 1er section.

 

Il envoie très fréquemment des cartes à sa bien chère Marie et parfois à sa petite Titine.

Ci-dessous quelques extraits de ses courriers, dans lesquels il n’est jamais question des événements, elles nous éclairent sur sa vie et ses préoccupations au quotidien.

 

 

18 octobre 1914

 

« Je te promets que les gens de ce pays étaient nombreux à la messe, Monsieur le curé a prêché en français et en allemand, nous sommes très bien dans ce pays, les gens sont très gentils ».

 

22 novembre 1914

 

«  Ces jours, il fait une bise et il gèle tous les matins. Je suis bien au chaud pour faire la cuisine ; je ne sors pas de mon trou, que pour monter la soupe et le café à mes camarades quand ils sont de garde »

 

24 décembre 1914

 

« J’ai vu Emile Janton qui m’a apporté un bout de saucisson que la Rosalie lui a envoyé, nous le mangeons ce soir pour faire réveillon »

 

25 décembre 1914

 

« Ma chère petite fillette. C’est ton papa qui t’écris, pour te souhaiter une bonne année, que tu sois bien gentille, et bien apprendre à l’école, et bien sage avec ta maman. Ma chère Titine, je t’embrasse de tout mon cœur et je t’envoie cette petite fille comme souvenir du 1er janvier 1915. Reçois ma chère petite bien aimée un gros baiser de ton papa, qui ne t’oublie pas ».

 

26 mars 1915

 

« Je vais toujours bien, nous nous amusons bien, dans ce pays tous les jours concert par la musique et le soir chant dans les cafés, et il y a de jolies Alsaciennes. Je me dépêche, les lettres partent à 11 heures et demi du matin. Je fais toujours le métier de cuisinier, ce soir je fais cuire du cochon frais, on vient d’en manger à midi, il est bien bon ».

 

 

Une scène comme celle que décrit Justin dans sa lettre.
Une scène comme celle que décrit Justin dans sa lettre.

 

26 avril 1915

 

« J’ai vu Jay hier, nous avons causé un grand moment ensemble. Je te promets qu’il est gras, qu’il se porte bien. Le soir, nous avons eu concert par la musique du 56e et ce matin les boches chantaient et jouer de l’accordéon dans les tranchées, on les entendait des avants postes ».

 

28 avril 1915

 

« Je me lève tous les matins à 4 heures, je porte deux jours la soupe aux avants postes et deux jours ils la mangent au cantonnement »

 

Sur cette carte postale trouvée dans la malle, on comprend comment les popotiers transportaient la nourriture.
Sur cette carte postale trouvée dans la malle, on comprend comment les popotiers transportaient la nourriture.

 

1er mai 1915

 

« Ces jours il fait très chaud, çà doit faire pousser la vigne, tu me diras si tu peux trouver quelqu’un, si tu ne trouves personne, tu couperas l’herbe avec un volant et tu les laisseras comme çà. J’ai passé la veillée avec Justin Brunet, nous avons bu un bon litre, le vin n’est pas cher, 8 sous le litre, et on nous en donne ½ litre par jour. Je crois bien d’avoir vu notre cheval hier, il était attelé à un camion, mais j’étais un peu loin ».

 

3 mai 1915

 

« Hier, dimanche, il a fait une belle journée, nous n’avons pas entendu un coup de canon, on se croirait pas en guerre, nous nous sommes bien amusés comme des gamins de 20 ans, si tu nous voyais amuser, tu rigolerais »

 

4 mai 1915

 

« Si tu peux, quand tu m’enverras des pantoufles, mets-moi un petit foulard et des chaussettes en coton ».

 

27 mai 1915

 

« Quant au combat dont tu me parles, je n’y suis jamais allé, sois tranquille, où nous sommes, nous avons de jolis abris contre les obus, tu peux me croire, je ne suis pas mal, je ne me plains pas ».

 

28 mai 1915

 

« Jean ton frère est venu me voir hier, tu peux croire que l’on a été content tous les deux de se voir, nous avons resté depuis 11 heures du matin jusqu’à 3 heures du soir ensemble ».

 

1er juin 1915

 

« Que tes jours sont longs ma chère Marie, je te plains pour le travail, comment vas-tu faire pour pouvoir rentrer tout le foin avec ton père, enfin, espérons que çà finira bientôt et que l’on puisse se trouver tous ensemble ».

 

16 octobre 1915 

 

« J’aurai bien voulu m’en aller en permission pour pouvoir t’embrasser et ma petite Titine que j’aime tant, voilà 14 mois que je ne l’ai pas vu, elle doit avoir grandi ».

 

7 août 1916

 

« Je t’écris des avants postes dans les tranchées, il fait très beau temps ces jours (…) Je serai bien content quand vous aurez fini les avoines, si la guerre ne finit pas cette année, tu ne sèmeras guère du blé pour ne pas te donner trop de travail »

 

19 août 1916

 

Le JMO (journal de marche et des opérations) du 56e RIT relate en quelques lignes les faits marquants de la journée du 19 août 1916. Entre 14h45 et 16h50, « 24 obus de 105 fusants et pénétrants tombent sur les tranchées 35 et 36, origine Est d’Hirtzbach. Poste téléphonique t.35 éboulé en partie. Le soldat Gruatton 6e Cie est tué ».

Justin avait 39 ans.

 

Marie reçoit ensuite une carte écrite au crayon à papier le 23 septembre :

« Pour vous parler des derniers moments de votre mari, je peux vous dire qu’il n’a pas souffert longtemps, juste le temps de pousser un petit cri. Le jour de l’accident, les boches ne nous avaient pas trop inquiétés, quand vers les quatre heures du soir, ils ont commencé à bombarder notre poste. Le dernier obus est tombé sur notre abri et l’a écroulé, votre mari a été pris entre deux pièces de bois et tué sur le coup. Inutile de vous dire que nous l’avons dégagé aussitôt mais il n’y avait plus rien à faire si ce n’est de pleurer notre cher ami et nous efforcer de le venger. Et vous, Madame, qui avait perdu un bon mari, consolez-vous en pensant qu’il est mort pour la France »

 

En sa qualité de veuve d’un soldat tombé au champ d’honneur, Marie perçoit la veille un secours des Armées de 150 francs.