dossiers-multimedias-voix-de-lain
dossiers-multimedias-voix-de-lain

11 novembre 1943 : défilé historique à Oyonnax

Ce dossier multimédia a été initié à l’occasion du 70e anniversaire de l’emblématique défilé des maquisards à Oyonnax, le 11 novembre 1943. Véritable coup d’éclat, cet événement restera comme l’un des plus emblématiques de la Résistance dans l’Ain et le le Haut-Jura.

Récit – « Il fallait montrer aux Anglais que le maquis existait »

par Corinne Garay

 

Il y avait trois clairons lors du défilé du 11 novembre 1943. Marcel Lugand était le dernier survivant le 11 novembre 2013. Il nous livre un témoignage rare.

 

Marcel Lugand, dernier maquisard du défilé, le président de la République François Hollande, Michel Perraud maire d'Oyonnax lors de la reconstitution du défilé le 11 novembre 2013
Marcel Lugand, dernier maquisard du défilé, le président de la République François Hollande, Michel Perraud maire d’Oyonnax lors de la reconstitution du défilé le 11 novembre 2013

« Le défilé s’est passé assez vite. Nous n’avions pas de temps de nous éterniser. Personne ne s’est dispersé. Les consignes étaient assez précises. Dès que le défilé a été terminé, il a fallu très vite rembarquer dans les camions », se souvient Marcel Lugand, le regard au loin, l’esprit dans ses souvenirs. Son regard clair pétille à l’évocation de ces souvenirs pourtant vieux de 70 ans.

La tête penchée, le dos courbé. Marcel Lugand accuse un peu physiquement le poids de ses 90 ans, qu’il fêtera le 29 décembre prochain. Mais sa mémoire est comme un feu follet. Elle se ranime en détail, précision et sans emphase sous le regard attentif et bienveillant de son épouse depuis 65 ans.

« Ce défilé, ce fut une idée de Romans, le capitaine qui deviendra Colonel Romans-Petit, chef des maquis de l’Ain. Il fallait montrer aux Anglais que le maquis existait », rappelle Marcel Lugand avec certitude. Car dans le contexte de l’époque, « les Anglo-saxons n’étaient pas tellement chauds pour armer le maquis. Il ne faut pas croire, cela n’a pas été spontané. Le maquis n’avait pas fait ses preuves et les actions de sabotage des usines Schneider avaient échoué (1) »« De la réussite dépendaient le succès et le développement du maquis. Dans l’après-midi du 7 novembre, les chefs désignés reconnaissent les lieux. Dans la nuit suivante, une nouvelle conférence se tient au 10 rue de la Paix. Elle groupe le commandant et ses lieutenants : Montréal, Brun, Ravignan, Gaby, Ritoux, chargé des renseignements, Curty, chef du secteur civil C6, Thévenon, commissaire de police et deux agents de liaison Jean et Jeanne Moirod. Le déroulement de la manifestation est examiné, puis monté point par point. Après entente avec Curty, la Résistance locale doit fournir la protection invisible dont Gaby et Montréal sont responsables », écrivit Pierre G. Jeanjacquot alias Gaby dans la clandestinité dans les Vagabonds de l’honneur en 1947.

Le 11 novembre 1943 pouvait avoir lieu à Oyonnax

Dans le camp Verduraz, où il séjourne avec une cinquantaine de maquisards, Marcel Lugand se souvient d’une effervescence inhabituelle.
« Quelques jours avant ce défilé, il a fallu prévenir les gens sans les prévenir. Il ne fallait pas que cela s’ébruite ! L’affaire était compliquée. Finalement, ceux qui étaient dans le camp ont compris qu’il y allait y avoir quelque chose quand ils ont commencé à faire marcher les gens au pas ! Parce que tout le monde ne marchait pas au pas. Pour ce défilé, il y a eu deux sections du camp de Morez, une du camp de Corlier qui stationnait notamment à la ferme de Bassan »
Et Marcel qui réveillait ou plutôt confesse-t-il « emmerdait » chaque matin au clairon les maquisards du camp, de se souvenir de son propre parcours quelques jours avant ce défilé. « Je suis parti seul du camp trois ou quatre jours plus tôt pour m’entraîner avec mon clairon au-dessus de Brénod, là où était la Clique. J’ai toujours fait de la musique. J’étais à la fanfare de Chézery depuis l’âge de 14 ans. J’étais entraîné. Je suis parti avec mes vêtements en civil. J’ai pris le tramway Hauteville-Brénod à Vieu-d’Izenave qui se rendait à l’époque jusqu’à Ambérieu et faisait 2 à 3 voyages par jour. Je suis descendu à Brénod avec ma musette, mon clairon. Le jour J, ayant rejoint la section de Pierre Marcault, je suis parti avec eux en camion depuis Brénod. D’autres sont partis de Vieu-d’Izenave. Nous avons traversé tout le Retord. Nous avions tous rendez-vous au col du Berentin, c’était le point de ralliement de tous les camions. Il y avait trois ou quatre camions, des P32 ou P35 de chez Citroën, des véhicules d’armée d’Armistice qui étaient stockés au garage Miguet à Hauteville. Nous étions entassés. On ne savait pas où on nous emmenait. On savait que nous allions sans doute défiler dans une ville du département, mais laquelle ? Le flou était largement entretenu. Nous avons compris que nous allions sur Oyonnax lorsque nous avons atteint Le Poizat… Nous étions plus d’une centaine… trois sections et tout l’État-major. »

« À peine arrivé, tout le monde s’est mis en ordre »
Document historique - 130 maquisards défilent dans les rues d'Oyonnax
Document historique – 130 maquisards défilent dans les rues d’Oyonnax

Oyonnax est à l’époque en zone occupée depuis un an. L’armée allemande stationne dans plusieurs grandes villes. Le maquis s’est installé depuis le printemps 1943 dans les alentours, sur le plateau d’Hauteville, les hauteurs de la Vallée de l’Ain.
Romans-Petit avec l’accord du commandement régional de la Résistance et l’aide des résistants locaux décide de faire sortir les maquis de l’ombre pour présenter leur vrai visage à la population d’Oyonnax et aux alliés. Dans un témoignage qu’il a livré en 1945 dans Les obstinés, le Colonel Romans-Petit raconte : « je choisis Oyonnax, cité ouvrière, grosse de 12 000 habitants, car le commissaire de police faisait partie de la Résistance et nous y avions de nombreux amis. Comme Montréal (Noël Perrotot) est originaire de la commune et Ravignan (Élie Deschamps) y est professeur, je charge ces deux officiers d’établir le plan. Aidés par la famille Jeanjacquot, toujours sur la brèche, ils me remettent un projet que nous remanions plusieurs fois avant de le retenir. Nous fixons ensuite les tâches de chacun et confions notamment aux militants locaux de l’Armée Secrète la surveillance de tous les miliciens, de tous les suspects. »
« Oyonnax a été aussi choisie parce ce que c’était l’endroit où les Allemands seraient arrivés le moins vite. En novembre 1943, les Allemands les plus près étaient à Bourg-en-Bresse et la gendarmerie militaire allemande était à La Cluse, mais elle n’a pas bougé », se rappelle Marcel Lugand.
« À peine arrivé, tout le monde s’est mis en ordre. Notre surprise, ce fut de voir autant de civils dans la cité. Il y avait longtemps que l’on n’avait pas vu de civils ! À Oyonnax, les gens sont sortis très vite. On aurait dit qu’ils attendaient ! Le monde qu’il y a eu dans la rue, en cinq minutes, ça a été inouï ! On a débarqué vers la Poste. Il y avait déjà du monde. Personne ne s’est éparpillé, personne n’a parlé à la population… Les Oyonnaxiens étaient heureux de nous voir. Je n’ai jamais eu autant de billets de 5 francs et de cigarettes qu’à cette époque-là. Les Oyonnaxiens étaient estomaqués de voir ces gars défiler. Nous étions, à leurs yeux, comme débarqués d’une soucoupe volante ! Nous avons surgi dans la ville, comme venus de nulle part. Personne n’y croyait. On a été applaudi. L’émotion était palpable… d’autant plus que c’était la plus sale époque de la guerre. Cette année 1943 était la plus affreuse de la guerre. De la Poste au monument aux morts, (environ 200 mètres), ce fut assez long ! Personne n’a paniqué, mais il y avait quand même une protection efficace… assurée par des gars du coin. »
En pantalon vert, blouson clair et béret, la tenue des chantiers de Jeunesse qu’on lui a prêtée pour l’occasion (butin pris aux chantiers de jeunesse d’Artemare le 10 septembre 1943), Marcel Lugand et ses deux autres comparses de la clique Stéphane Vighetti et Philippe Curtet marchent en tête de cortège. Ils jouent au clairon le refrain de Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine.

« Les vainqueurs de demain, aux vainqueurs de 14-18 »

« On a joué en défilant sur la rue Brunet… puis il y a les sonneries aux morts au pied du monument aux morts. »
Une instruction nationale des responsables des trois principaux mouvements Combat, Franc-Tireur, Libération préconisaient que pour le 11 Novembre, tous les monuments aux morts de différentes agglomérations devaient être fleuris et porter l’inscription suivante : « Les vainqueurs de demain à ceux de 14-18. »
Le capitaine Romans et Julien Roche portent la gerbe que Pierre Chassé (Ludo) leur présente. Il dépose la gerbe qui porte justement l’inscription. La garde du drapeau est entrée dans le parc René-Nicod, on est resté sur le côté. Puis on est revenu d’où nous avions débarqué.
« Précaution au retour, nous ne sommes pas passés par-là où nous étions arrivés. Nous avons emprunté l’itinéraire de Martignat-La Cluse et nous n’avons pas vu la Feldgendarmerie qui stationnait là avec quelques hommes, puis à Saint-Martin-du-Fresne (…) Je suis rentré au camp Marcault pour rendre la tenue que je portais. Le lendemain, j’ai pris le tramway et j’ai débarqué à Vieu-d’Izenave avec mon clairon. C’était de l’inconscience, car nous étions au lendemain du 11 Novembre. J’ai pris le tramway. Tout le monde m’avait vu. Le téléphoniste de Marchon, un certain Vuaillat, originaire de Chézery comme moi et qui avait guidé les équipes de sabotage, m’a reconnu. Le 12 novembre, à peine arrivé à Chézery, la première chose qu’il a faite, c’est d’aller voir mon père et de lui dire, « J’ai vu Marcel, il était au défilé hier !  »
Seule déception qu’il n’a jusqu’ici jamais exprimée : « Lorsqu’on est rentré au camp, ceux qui étaient restés avaient tout mangé ! Dans les jours immédiats qui suivirent, il n’y a pas eu de représailles. Les Allemands n’ont pas eu l’air de prendre cela au sérieux. Sans doute plus tard lorsqu’ils ont compris qu’il y avait plus d’armement et que les coups de main ont commencé à être plus conséquents. Ce qui les inquiétait davantage, c’était le sabotage des voies ferrées. Au camp Verduraz, on était justement spécialisé pour aller saboter ces voies.
Dans l’insouciance de ces 20 ans, Marcel Lugand n’a pas vraiment craint pour les siens « À Chézery, ils ne m’ont jamais dénoncé, parce qu’ils avaient besoin d’un cordonnier pour réparer leurs godasses… Et puis mon père racontait que j’étais parti chez un oncle à Chambéry. Les parachutages attendus ne tardèrent pas. Il y eut un premier parachutage en novembre. »
« Le seul qui nous a intéressés était celui de Noël : il y avait un conteneur avec du tabac, des bonbons, des chocolats… J’ai conservé la boîte de tabac. Les Anglais nous avaient donné un morceau de pudding, personne n’en a mangé ! (…) Je n’aimais pas les parachutages. Il fallait ramasser les parachutes, les conteneurs. Il a fallu attendre la fin février 1944 pour avoir des armes potables et un peu plus de fusils mitrailleurs. Le 5 février au lendemain d’une attaque à la ferme de Malaval, alors que nous étions en train de nous replier le lendemain, les Anglais ont fait des parachutages entre Aranc et Évosges… Il y avait une tempête de neige. L’avion n’a pas vu les signaux que l’on faisait à cause de la neige. L’avion ne pouvait pas rentrer avec le chargement… le carburant étant calculé. Tant qu’il y a eu de la neige, personne n’a vu le parachutage… les parachutes blancs sur la neige ne se voyaient pas. Mais quand la neige a fondu, les parachutes étaient accrochés aux arbres, ils étaient visibles depuis la route du haut. Il a fallu faire très vite. Les Allemands ne sont pas revenus après le mois de février ».

« Ce sont des coins où la guerre est passée, et les gens s’en souviennent !  »
Le correspondant de France 2, Arnaud Comte qui assurait le direct avec le plateau de Marie Drucker à Paris interroge Marcel Lugand le 11 novembre 2013
Le correspondant de France 2, Arnaud Comte qui assurait le direct avec le plateau de Marie Drucker à Paris interroge Marcel Lugand le 11 novembre 2013

Le choix des sites des maquis était bien choisi. Mais malgré tout, toutes les fermes ont été brûlées les unes après les autres. En février. « Bassan en avril, tout y a passé… Dans les débris de la ferme de Terment, on a retrouvé les restes du garde-chasse d’Aranc pris en otage et abattu dans la ferme. Ils ont mis le feu à la ferme. Il était calciné. Ceux d’Aranc l’ont reconnu grâce à un bouton de sa vareuse. Il avait sa tenue de garde-chasse. »
« Ce sont des coins où la guerre est passée, et les gens s’en souviennent !  » « Nous ne sommes jamais revenus à Oyonnax. Jujurieux, St-Rambert, Ambérieu… l’objectif c’était la N84 à Pont-d’Ain et Neuville et la voie ferrée à Ambérieu. »
Marcel Lugand participe à la libération d’Ambérieu-en-Bugey. « Les Allemands avaient quitté les lieux. Il n’y eut pas de combat. Nous étions contents d’avoir sauvé notre peau. »
Démobilisé en 1946, Marcel Lugand s’engage dans un bataillon frontalier, le bataillon marin de Gex qui avait fait de la résistance : « Ce n’était pas de la résistance, c’était le club Med’ là-bas. », dit-il comme un héros ordinaire à qui on ne la fait pas.
« Ce coup de tonnerre qui creva la nuit oppressante de l’Occupation, selon Alban Vistel, chef régional de la résistance, ne fut pas sans conséquence sur la répression nazie qui s’abattit sur la région au cours de l’hiver 1943-1944 ».
L’information fait la une d’un « faux » nouvelliste, -journal de droite qui prêche la collaboration-, piraté et édité clandestinement par la résistance au nez et à la barbe des Allemands et distribué dans tout Lyon.
À Londres, le Général De Gaulle apprend avec enchantement la réalité de cet acte de résistance. Churchill est désormais convaincu du rôle crucial que peut jouer la Résistance française. Lors d’une réunion de l’État-major suprême allié, il décide de fournir l’armement nécessaire à la Résistance pour sa lutte contre le nazisme.

 
 1) L’opération du Creusot. « Il y aura une expédition assez malheureuse au Creusot le 16 décembre 1943. Cela n’a pas été une réussite. Beaucoup d’entre nous sont morts. Cela a été un cafouillage. Une seule des tractions qui était partie du Camp Verduraz est revenue. Du camp Verduraz étaient partis : Neyraud, le chauffeur et trois Espagnols Joaquim Uroz, Martine (Hermanegildo Martinez, Lacayo). Des hommes qui savaient ce que c’était de se battre, C’étaient des Républicains espagnols qui savaient manier des explosifs. Ils sont tous revenus de l’opération du Creusot. Les autres membres d’équipe ont été tués les uns après les autres parmi lesquels le Lieutenant Édouard Bourret qui fut grièvement blessé sur le parvis de l’église de Montchanin. Il décédera le lendemain. » Il s’agissait, dans cette opération, de faire sauter les trois principaux centres névralgiques de transformateurs alimentant en électricité les usines Schneider du Creusot.