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14-18 : l'Ain dans la Grande Guerre

Il y a cent ans, la 1ère guerre éclatait. Dans l’Ain, rien qu’en 1914, 2 120 hommes y laisseront la vie. Que reste t-il de cette Grande Guerre ? Des récits, des monuments, des objets… Un héritage commun que les descendants de ces combattants, et les historiens exhument inlassablement.

« La Madelon » : une enfant de Coligny devenue « la maman des poilus »

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Elle est à sa façon une Coluche avant l’heure. Son resto du coeur à elle, c’est un comptoir fait d’une planche posée sur six tonneaux dans le hall de la gare de Perrache à Lyon.

Nous sommes en 1914 et les p’tits gars qui montent au front s’arrêtent là sans savoir ce qui les attend. Le pressent-elle elle-même? Toujours est-il que Marie-Josèphe Clotilde Thévenet, épouse Bizolon, leur offre à boire, à manger et à rêver encore un peu.

Fille d’un sabotier de Coligny, bourgade de l’Ain où elle est né le 20 janvier 1871, cette femme de cordonnier, devenue trop vite veuve sur les rives du Rhône où le couple s’est installé, sera bientôt celle que tout le monde appellera « La maman des poilus ».

Pour la remercier, ses hôtes de passage lui fredonnent une très patriotique ritournelle qui vient d’être créée par le chanteur Bach au café-concert « L’Eldorado »  à Paris, et dont elle est en quelque sorte l’illustration, sinon le modèle :

« La Madelon pour nous n’est pas sévère / Quand on lui prend la taille ou le menton / Elle rit, c’est tout le mal qu’elle sait faire / Madelon, Madelon, Madelon! ».

 

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Le distribution de la soupe aux Poilus, du côté de Perrache à Lyon (photo DR).

Un « sacerdoce »

Du réconfort, elle en a elle même besoin. Le 18 mars 1915, son fils unique Georges, incorporé au 21e Bataillon de chasseurs à pied meurt au combat, à 24 ans, dans le Pas-de-Calais. Raison de plus pour la bienfaitrice de poursuivre son « sacerdoce ».

Elle est aidée en cela par le maire de Lyon, Edouard Herriot, et surtout par Jacob et Grace Withney Hoff, de très sympathiques philanthropes américains établis dans le village bugiste de Peyrieu, où sera inaugurée par la suite, grâce à eux, une maison de retraite pour veuves de guerre et où verra le jour l’un des tout premiers – d’aucuns disent le premier – monuments aux morts français.

 

Quelques bribes d’espérance avant de retourner dans l’enfer

Ainsi donc, tout au long de ces années terribles, des centaines de permissionnaires ayant échappé, souvent hélas momentanément, à la grande boucherie du front, auront rallié le « Déjeuner gratuit du soldat » – telle est l’enseigne -, le temps d’un casse-croûte, le temps de lever son verre ou d’avaler une tasse de café, le temps d’engranger quelques bribes d’espérance avant de replonger dans l’enfer.

À l’heure de l’armistice, « la mère Bizolon »  ne renonce pas. Pour accueillir les miraculés revenus du feu avec la gueule ou l’âme cassée, elle tient buvette dans la boutique de son mari défunt, activité pour laquelle elle reçoit la Légion d »honneur en mai 1925, pour « services rendus à la Nation », des mains d’Edouard Herriot.

Et lorsqu’en 1939, la débâcle foudroie la France, la « Madelon »  renoue son tablier à la gare de Perrache.

 

Sauvagement agressée

Moins jeune, la servante est toujours gentille et, comme son vin, son oeil pétille encore. Mais plus pour longtemps, cette fois-ci.

Le 3 mars 1940, elle meurt, à 69 ans, des suites d’une sauvage agression survenue quelques jours plus tôt dans des circonstances mal définies. Avait-elle été amenée, dans sa grande générosité, à ouvrir sa porte à des gens peu fréquentables? L’enquête est restée sans suite. C’est en présence du cardinal Gerlier et d’une immense foule, aussi reconnaissante qu’attristée, que se déroulent les funérailles.

 

Une plaque et un ensemble immobilier portent son nom à Coligny

Que reste-t-il, soixante-quatorze ans plus tard, de cette brave et discrète figure des années de guerres? À Coligny, un angle de rues et un ensemble de logements s’appellent respectivement « carrefour et clos de la Madelon ».

Marie-Josèphe Clotilde Thévenet, alias La Madelon, "mère des Poilus", était la fille d'un sabotier de Coligny, dans l'Ain.

À Coligny, lorsque l’on quitte l’ex-Nationale 83 pour les routes de Poisoux ou de Salavre, on traverse le « Carrefour de la Madelon ». Photo© D.P.

 

Et, dans la capitale des Gaules, du côté de la basilique d’Ainay, dans le deuxième arrondissement, une rue modeste porte son nom.

Une rue où l’on a aujourd’hui le bonheur de croiser souvent le grand peintre Jacques Truphémus qui, à 92 ans, dans son atelier là-haut sous les toits, perpétue, à sa manière, une autre forme d’humanisme.

 

Didier Pobel